[Critique] Les Herbes Folles

[Critique] Les Herbes Folles

24 novembre 2009 par Jullelien  
Catégorie : Critique - 262 vues

HERBES

Une petite fille demande à sa maman : « Quand je serai un chat, est-ce que je pourrai manger des croquettes ?  » Et puis le générique de fin arrive. Et on ne sait plus très bien ce qui nous arrive à nous, spectateur. Encore un tour de ce vieux magicien d’Alain Resnais, se dit-on…

N’importe quel cinéaste qui oserait terminer son film ainsi se ferait rabrouer par son producteur au prétexte qu’il n’est pas convenable de laisser le spectateur dans l’expectative, qu’il n’est tout simplement pas convenable de finir là-dessus. Mais Alain Resnais, lui, peut tout se permettre. Avoir quatre vingt six printemps apporte tout de même quelques avantages… Mais il n’est jamais dans la coquetterie ou la suffisance d’un cinéaste qui veut à tout prix épater la galerie. Il est libre de tout tenter…

Le pitch est des plus simples : Marguerite Muir se fait voler son sac alors qu’elle vient de s’acheter une paire de chaussures pour des pieds qui ne sont « pas ordinaires ». Par hasard, Georges Palet retrouve le portefeuille de la dame dans un parking. Il le donne à la police. Quelques temps plus tard, la dame décide de remercier le monsieur qui en attendait plus. Le désir de désir n’est pas prêt de s’estomper…

Alain Resnais adapte un récit de Christian Gailly auquel il s’est juré une totale fidélité. S’il inscrit à chacun de ses films l’appellation : « réalisation : Alain Resnais », c’est qu’il se considère avant tout comme un homme qui met en images les mots de autres. Et les mots de Gailly ne sont pas évidents à mettre en scène. Resnais utilise pour cela la voix off du narrateur, Edouard Baer, et celle des personnages, André Dussollier et Sabine Azéma. Des voix qui s’interrompent, se reprennent, bafouillent, se contredisent parfois. Ce sont bien là les herbes folles qui poussent à travers les trottoirs sans explication rationnelle. Les êtres chez Resnais sont contradiction et imprévisibilité, en permanence. Et l’homme a, osons le dire, un certain génie pour faire passer au spectateur cette étrange impression d’instabilité.

Comme le scientifique de Mon Oncle d’Amérique, Resnais se sert  de ses personnages presque comme des cobayes à qui il fait faire de folles expériences, par la grâce d’une mise en scène proprement aérienne (le personnage d’Azéma est une aviatrice), d’une élégance (la séquence du vol du sac, filmée comme un ballet), d’une invention (l’utilisation des voix off) et d’une virtuosité (il procède plusieurs fois à des changements temporels dans une même séquence) souvent impressionnantes. Eric Gautier, son chef opérateur depuis deux films, dit du cinéaste qu’il filme sans filet, sans se couvrir, en sachant exactement ce qu’il veut au montage. C’est un risque pour tout réalisateur, même lui, de faire totalement confiance à son imaginaire. C’est grâce au travail sur les couleurs et les décors qui donnent au film une esthétique proche du surréalisme que l’on accepte cet univers, si l’on est prêt un tant soit peu à s’aventurer vers l’inconnu.

Alain Resnais

Alain Resnais

L’inquiétude et la drôlerie se mêlent, s’emmêlent même, et Resnais déjoue à chaque scène ce qu’on pouvait espérer ou redouter de la précédente. Pourquoi Georges Pallet veut-il cette femme ? Pourquoi sa femme a t’-elle l’air de vouloir que son mari la trompe ? Et pourquoi Marguerite Muir finit-elle par vouloir revoir un homme qu’elle ne connait pas et qui, somme toute, a un comportement plutôt bizarre ? Parce que les êtres sont insaisissables et que Resnais va jusqu’au bout de cette logique. Dussollier, par exemple, est un drôle de type au passé trouble qu’on ne connaitra jamais.

Pourtant, au bout d’une heure et demie, les herbes commencent à sécher, se font moins viviviantes, plus statiques et on se dit que finalement, tout cela est un peu vain. Mais une dernière séquence dans les airs nous ramène à ce qui nous a tant scotché : le refus des conventions, l’absurde tragique, le « nonsens » absolu. Les personnages de Resnais sont peut-être des cobayes et même si on ne peut pas avoir d’empathie pour eux, force est de constater qu’ils continueront longtemps à voler au dessus de nos têtes.


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